Je suis tombé sur Gengoroh Tagame en cherchant des illustrations BDSM sur Internet. À l’époque, je naviguais entre Tumblr (il y a donc fort longtemps) et son site. Ce qui m’a immédiatement attiré, c’était la radicalité de ses dessins. Le BDSM y était plus cru, plus violent, plus assumé que tout ce que je connaissais alors.
J’aimais aussi cette impression qu’il osait montrer ce que beaucoup d’autres ne faisaient qu’effleurer. Puis une planche m’a arrêté. Honnêtement, je ne me souviens plus laquelle. Je me souviens seulement qu’elle racontait quelque chose.
Ce n’était pas une simple succession d’images destinées à choquer et à exciter. En quelques cases, une histoire existait déjà. Des personnages, une relation inégalitaire, une tension, on avait envie de savoir ce qui s’était passé avant. Et surtout, ce qui allait se passer après.
C’est probablement la première fois que je comprenais qu’une scène pornographique pouvait être autre chose qu’une scène pornographique. Elle pouvait devenir un véritable récit.
Je n’imaginais évidemment pas, à ce moment-là, que j’écrirais un jour des romans. Il faudra attendre près de quinze ans avant que je publie le premier. Mais avec le recul, je crois que cette découverte a laissé une trace profonde dans ma manière de regarder la littérature.
Qui est Gengoroh Tagame ?
Si Gengoroh Tagame est aujourd’hui connu du grand public grâce au Mari de mon frère, son œuvre est bien plus vaste que ce seul manga.
Né en 1964 au Japon, il est illustrateur, mangaka et écrivain. Il est considéré comme l’une des figures majeures du bara, un courant du manga gay créé par et pour des hommes homosexuels, qui met souvent en scène des personnages masculins très virils et des rapports de domination.
Pendant plusieurs décennies, Gengoroh Tagame a principalement publié des récits BDSM extrêmement explicites. Ses œuvres explorent le cuir, le bondage, le fist, les rapports maître-esclave ou encore différentes formes de transformation extrême. Mais réduire son travail à un simple catalogue de pratiques serait passer à côté de ce qui le rend unique.
Car, chez lui, le sexe n’est jamais immobile. Il raconte toujours une histoire. Ses personnages évoluent, se confrontent à leurs désirs, franchissent des seuils qu’ils pensaient infranchissables et, surtout, en ressortent profondément transformés.
C’est précisément cette dimension qui m’a marqué. Je ne dévorais pas ses oeuvres uniquement pour les scènes hards, je les lisais aussi pour savoir jusqu’où ces personnages iraient, et ce qu’ils deviendraient en chemin.
Pourquoi les œuvres de Gengoroh Tagame me poursuivent encore aujourd’hui ?
Ce qui m’a marqué chez Gengoroh Tagame n’est pas le BDSM. Ce n’est pas non plus le fait qu’il représente des pratiques extrêmes ; d’autres auteurs le font. Ce qui continue de me fasciner, quinze ans après ma découverte de son travail, c’est sa manière de raconter les transformations humaines.
À première vue, ses récits semblent parler d’humiliations, de fist, de bondage, de domination ou de soumission. Mais, à mesure que l’histoire avance, on comprend que ces pratiques ne sont jamais une fin en soi. Elles deviennent le langage à travers lequel les personnages se découvrent, se perdent, se reconstruisent ou basculent définitivement.
C’est sans doute ce qui explique pourquoi certaines scènes me reviennent encore en mémoire aujourd’hui. Je pourrais évoquer la séance de fist de Fleur d’argent, certains gangbangs, des tatouages imposés ou d’autres séquences particulièrement marquantes. Pourtant, si ces images sont restées gravées en moi, ce n’est pas uniquement parce qu’elles étaient explicites. C’est parce qu’elles arrivaient au terme d’un parcours.
À chaque fois, j’avais l’impression que Gengoroh Tagame suivait une seule règle : aller jusqu’au bout de ce que son personnage avait à vivre, jusqu’au bout de ses désirs, jusqu’au bout de ses contradictions, jusqu’au bout des aspects les plus sombres de sa personnalité. Sans jamais l’interrompre parce que cela devenait inconfortable pour le lecteur. Et c’est probablement la plus grande leçon que son œuvre m’a transmise.
Pourquoi Gengoroh Tagame est-il un auteur incontournable ?
À mes yeux, Gengoroh Tagame occupe une place à part dans l’histoire du manga gay. Non parce qu’il représente des pratiques extrêmes, ni parce qu’il cherche à choquer, mais parce qu’il a démontré qu’il était possible d’embrasser pleinement la pornographie sans renoncer au récit.
Ses mangas ne cherchent jamais à justifier les fantasmes qu’ils mettent en scène. Ils ne les condamnent pas davantage. Ils les prennent au sérieux. Ils deviennent alors le moteur de relations, de conflits et de métamorphoses qui dépassent largement les pratiques sexuelles elles-mêmes.
C’est probablement cette absence de compromis qui me semble la plus remarquable. Gengoroh Tagame ne s’arrête jamais au moment où son histoire devient inconfortable. Il suit ses personnages jusqu’au bout de leur logique, même lorsque cela conduit à des endroits où peu d’auteurs acceptent d’aller.
À mes yeux, c’est cette radicalité narrative, bien plus que la radicalité sexuelle, qui fait de lui un auteur incontournable.
Ce que Gengoroh Tagame m’a transmis comme auteur
Lorsque j’ai découvert Gengoroh Tagame, je n’imaginais pas qu’un jour, j’écrirais des romans transgressifs pour adultes autour du BDSM. À cette époque, je ne cherchais ni une méthode d’écriture, ni un modèle à suivre. Je cherchais des illustrations qui m’excitaient.
Pourtant, avec le recul, je mesure à quel point cette découverte a façonné une partie de mon imaginaire bien avant que je commence à publier mes premiers romans.
Certaines pratiques, certaines scènes, certaines descriptions ou certaines atmosphères ont trouvé, des années plus tard, un écho dans mon propre univers. Comme tous les auteurs, j’écris avec tout ce qui m’a marqué. Il serait artificiel de prétendre le contraire. Mais ce n’est pas ce que je considère comme son plus grand héritage.
Le plus important est ailleurs. Avant de découvrir son œuvre, je n’avais jamais rencontré un auteur moderne (j’exclue donc Sade) qui assume à ce point les fantasmes les plus extrêmes comme matière littéraire. Je ne parle pas seulement de pornographie. Je parle de récits où la pornographie devient le support d’une véritable transformation des personnages.
C’est sans doute la découverte la plus importante que je lui dois. Je ne me suis jamais dit : je veux écrire comme Gengoroh Tagame. Je me suis dit quelque chose de beaucoup plus simple : c’est donc possible et on a le droit.
Il est possible d’écrire des histoires profondément explicites sans renoncer aux personnages. Il est possible de faire de la psychologie sans édulcorer les fantasmes. Il est possible d’aller très loin sans que le sexe devienne gratuit.
Je crois que cette découverte a levé un interdit dont je n’avais même pas conscience. Savoir que quelqu’un avait déjà osé m’a donné le courage d’oser à mon tour. Aujourd’hui encore, lorsque j’écris certaines scènes, il m’arrive de repenser à cette liberté. Non pas pour me demander ce que Gengoroh Tagame aurait écrit, mais pour me rappeler une règle beaucoup plus importante : ne jamais arrêter un personnage parce que l’auteur a peur d’aller plus loin, mais le suivre jusqu’au bout de ce qu’il a à vivre.
C’est probablement la plus grande leçon que je retiens de son œuvre : pas une manière d’écrire, une manière de faire confiance à ses personnages.
Les récits de Gengoroh Tagame qui m’ont le plus marqué
Si je devais ne retenir que quelques œuvres de Gengoroh Tagame, ce ne seraient pas forcément les plus connues.
Il y aurait évidemment Fleur d’argent. Parce qu’à mes yeux, c’est sans doute le récit où son talent de conteur apparaît le plus clairement. Derrière les scènes explicites, tout semble construit autour d’une lente transformation intérieure. Rien n’est gratuit, chaque étape prépare la suivante. Lorsqu’un personnage franchit une nouvelle limite, on a le sentiment qu’il ne pouvait pas en être autrement. C’est probablement le livre auquel je repense le plus souvent.
Je pense aussi à Arena. J’y retrouve cette même manière de pousser un personnage jusqu’au bout de sa logique, sans jamais chercher à rassurer le lecteur. Les scènes y sont extrêmement dures, mais ‘ce n’est pas ce qui m’a marqué. Ce dont je me souviens, j’ai aussi aimé la manière dont les choix du personnage et son obsession pour gagner transforment son identité.
Il en va de même pour Standing Ovation ou Slave Training Camp. Leurs scènes sont restées dans ma mémoire non parce qu’elles étaient choquantes, mais parce qu’elles arrivaient au moment exact où le personnage basculait définitivement.
Chez Gengoroh Tagame, les scènes les plus explicites sont souvent celles où un personnage cesse d’être celui qu’il était au début de l’histoire. Et c’est peut-être cela qui continue de me fasciner.
Plus qu’un auteur de manga BDSM
Pendant longtemps, les œuvres de Gengoroh Tagame ont été réduites à leur caractère pornographique. Je crois que c’est précisément ce qui les rend faciles à mal comprendre. Car outre les pratiques BDSM, les scènes de sexe ou la violence de certains récits, il reste une œuvre profondément cohérente qui parle avant tout de désir, de pouvoir, d’identité et de métamorphose.
C’est pour cette raison que je le considère comme un auteur incontournable. Non parce qu’il serait le plus provocateur ou parce qu’il irait plus loin que les autres, mais parce qu’il a démontré qu’il était possible de faire de la pornographie une véritable matière littéraire. Il a montré qu’un fantasme pouvait porter une histoire et qu’une scène de sexe pouvait transformer durablement un personnage.
Un auteur n’a pas à détourner le regard lorsque son récit devenait inconfortable. Je ne me considère ni comme son héritier, ni comme son disciple. Mon univers s’est construit à partir de nombreuses influences : les films pour adultes des années 80, Bret Easton Ellis, les mythes, l’animisme, les récits d’horreur de Lovecraft ou Stephen King, mes propres fantasmes et bien d’autres encore.
Mais Gengoroh Tagame occupe une place particulière dans ce parcours parce qu’il a été l’un des premiers auteurs à me montrer que ce territoire existait. Il m’a appris qu’il était possible d’y entrer sans renoncer à la littérature.
Au fond, les fantasmes les plus extrêmes ne sont pas seulement des objets d’excitation. Ils peuvent aussi devenir des outils pour raconter ce que les êtres humains ont de plus difficile à regarder en face.
C’est pour cette raison que, selon moi, Gengoroh Tagame restera bien plus qu’un auteur de manga BDSM.
