Et si les pratiques fétichistes et nos kinks étaient animistes ?

Un fouet BDSM posé sur un tambour chamanique illustrant le lien entre pratiques fétichistes, animisme, rituel et puissances.

Un contenu de Xavier Bayuk |

Le fétichisme est généralement expliqué par la psychologie, les traumatismes ou l’histoire personnelle. Ces approches me semblent précieuses. Mais elles répondent toutes à la même question : d’où viennent nos pratiques ? Et si l’on se demandait aussi ce qu’elles nous permettent de rencontrer ?

Le fétichisme : et si nous posions la mauvaise question ?

Pourquoi le cuir ? Pourquoi le latex ? Pourquoi le bondage ? Pourquoi le shibari ? Pourquoi les jeux de domination, les rapports de soumission ou les cages de chasteté ?

Depuis des décennies, le fétichisme est principalement étudié à travers la psychologie, la sexologie ou la sociologie. Ces approches me semblent intéressantes car elles peuvent permettre de comprendre comment naît un désir, comment il se construit, comment il évolue.

Mais elles répondent presque toujours à la même question : d’où viennent nos pratiques ?

Ce n’est pas celle que je me pose. La question qui m’intéresse est beaucoup plus simple : que permettent-elles ?

À partir de là, le paysage change complètement. Le cuir cesse d’être uniquement un matériau. Le bondage cesse d’être uniquement une pratique. La domination cesse d’être uniquement un jeu de pouvoir. Tous deviennent des portes.

Et je crois que c’est précisément ce que notre modernité a oublié. Elle a conservé les portes, mais elle a oublié ce qu’elles ouvraient.

C’est peut-être là que réside notre différence. Lorsque j’observe certaines pratiques fétichistes, je ne vois pas seulement des préférences sexuelles. Je vois des dispositifs relationnels. Des manières très particulières d’entrer en contact avec des forces qui dépassent l’individu.

Je ne parle pas ici de psychologie, je parle de puissances au sens animiste du terme. C’est cette hypothèse que j’aime explorer. Non pour remplacer les explications psychologiques, historiques ou sexologiques, elles demeurent essentielles, mais parce qu’il me semble qu’elles laissent parfois de côté une question plus ancienne encore : et si certaines pratiques permettaient autant de rencontrer des puissances que d’exprimer un désir ?

Les pratiques et fétiches ne sont peut-être pas seulement des symboles. Ils sont peut-être des langages.

Dans une lecture classique, un objet fétiche est un symbole. Le cuir renvoie à la virilité, le latex à une esthétique, la cage de chasteté à une dynamique de restriction, le bondage à une recherche d’abandon.

Toutes ces lectures sont possibles, mais elles considèrent toujours l’objet ou la pratique comme un signe qui renvoie à autre chose. L’animisme propose un déplacement beaucoup plus radical.

Il cesse de demander ce que l’objet ou la pratique représente. Il demande ce qu’il convoque et ce n’est plus la même question.

Dans cette perspective, le cuir n’est pas seulement un matériau. Il devient une manière particulière d’entrer en relation avec une puissance. La cagoule, le fouet, le jockstrap, les cordes ou même certaines pratiques comme le fist cessent d’être de simples accessoires ou de simples techniques. Ils deviennent des dispositifs relationnels, des portes.

Cela ne signifie pas que le cuir possède un pouvoir magique particulier, quoique. Je crois cependant que certaines formes, certains objets et certains gestes rendent plus facile la rencontre avec des puissances particulières.

Le dominant et le soumis ne rencontrent d’ailleurs pas nécessairement les mêmes. L’un peut entrer en relation avec une puissance de prédation, de souveraineté ou d’autorité. L’autre avec une puissance d’abandon, de sacrifice ou de dissolution. 

Et ces puissances ne sont pas de simples métaphores psychologiques. Je les considère comme des réalités vivantes, qui prennent une forme singulière chez chacun de nous tout en existant au-delà de nos histoires personnelles.

C’est précisément là que ma lecture s’éloigne des approches habituelles du fétichisme pour s’aventurer dans le domaine de l’animisme. Je ne crois pas que nos pratiques soient seulement le produit de notre passé. Je crois qu’elles sont aussi une manière d’entrer en dialogue avec des forces qui nous dépassent.

Un rituel est une relation, une compulsion est une relation déséquilibrée.

Si cette hypothèse est juste, alors une pratique fétichiste ne se résume jamais à un geste. Tout dépend de la relation que nous entretenons avec elle.

Dans les traditions animistes, un rituel n’est pas qu’une succession de gestes codifiés. C’est une manière d’entrer volontairement en relation avec une puissance, avec un esprit. On le reconnaît, on le convoque, on dialogue avec lui. Puis on referme la porte.

Le rituel suppose une réciprocité, une compulsion est tout autre chose. La porte est restée ouverte. Ce n’est plus l’individu qui entre en relation avec une puissance. C’est la puissance qui s’est installée dans la relation.

Cette distinction me paraît essentielle car elle évite de considérer les pratiques BDSM, les fantasmes ou le fétichisme comme bons ou mauvais en eux-mêmes.

Le latex n’est ni bénéfique ni dangereux. La domination n’est ni libératrice ni destructrice. Le shibari, le puppy play, la cage de chasteté ou le fist ne portent pas en eux une vérité morale.

La seule véritable question est ailleurs : quelle relation suis-je en train de construire avec ce que cette pratique convoque ?

Car on peut rencontrer une puissance sans lui appartenir. Et l’on peut tout aussi bien finir par lui appartenir sans même s’en apercevoir. C’est peut-être là que les traditions anciennes et notre modernité se séparent.

Les premières avaient développé des rites pour entrer en relation avec ces puissances… mais aussi pour en sortir. La seconde a conservé les pratiques mais elle a souvent oublié les manières de fermer les portes.

C’est aussi pour cela que j’écris des romans.

Si je croyais que les pratiques fétichistes n’étaient que des préférences sexuelles, j’écrirais sans doute autrement. Je construirais des intrigues, des personnages, des scènes, des psychologies.

Mais si elles sont aussi des manières d’entrer en relation avec des puissances, alors le travail d’un roman change complètement. Il ne consiste plus seulement à raconter une histoire, il consiste à créer les conditions d’une rencontre.

Je ne cherche pas à convaincre le lecteur que telle pratique est bonne, mauvaise, saine ou pathologique. Je cherche à lui faire éprouver ce qui circule derrière elle : la domination, l’abandon, la prédation, la métamorphose, le sacrifice.

Toutes ces forces traversent mes oeuvres. Elles ne sont pas là pour illustrer une idée ou défendre une morale. Elles existent avant les personnages. Les personnages les rencontrent, s’y opposent, les accueillent ou s’y perdent.

C’est aussi pour cette raison que mes livres sont souvent perçus comme “plus grands” que leurs scènes de sexe. Le sexe n’est presque jamais le sujet. Il est le langage choisi par certaines puissances pour devenir visibles.

Je pourrais raconter la même chose à travers une guerre, une religion, une entreprise à la politique managériale toxique ou une intelligence artificielle. D’ailleurs, c’est exactement ce qui se passe : 

  • Dans PIG.EXE, la domination prend le visage d’un algorithme.
  • Dans Victor A., elle circule à travers une société secrète.
  • Dans La Bête, elle traverse un rejet du monde corporate.
  • Dans Totems Fétiches, elle se dépose dans les objets.

Les pratiques changent. Les puissances demeurent.

C’est peut-être pour cela que je peux passer d’une scène avec un martinet, à une cage de chasteté, à une IA ou à une statuette envoûtée sans avoir l’impression de changer réellement de sujet. Je raconte toujours la même chose : la manière dont certaines forces cherchent encore aujourd’hui à entrer en relation avec nous.

J’écris des romans BDSM, mais je n’écris pas que sur le BDSM.

L’impact play, le fist, les cages de chasteté, les masques de chien ou les scènes les plus explicites ne sont pas des prétextes destinés à provoquer. Ils ne sont pas davantage de simples décors érotiques. 

Ils sont les territoires que j’ai choisi d’explorer, parce que je crois que certaines puissances contemporaines s’y manifestent avec une intensité particulière.

Selon moi, le BDSM possède une singularité : il met volontairement en scène des expériences de transformation, d’abandon, de domination, de métamorphose ou de dépossession que notre société préfère souvent maintenir invisibles. Et ces scènes sont les échos de rituels anciens.

Ce n’est donc pas le BDSM qui m’intéresse en lui-même. C’est ce qu’il convoque.