On croit souvent que mes romans parlent de sexe. En réalité, ils parlent de tout ce que le sexe révèle.
Pourquoi écrire des scènes de sexe aussi explicites ?
Derrière cette interrogation, j’entends souvent bien davantage qu’une simple curiosité.
J’entends parfois l’idée que ces scènes servent à provoquer, particulièrement dans La Bête ou Pig.exe. D’autres y voient un manque de créativité, comme si l’explicite venait remplacer ce que l’imagination ne parvenait plus à raconter. D’autres encore imaginent une stratégie marketing destinée à attirer l’attention dans un paysage éditorial saturé.
Je comprends ces réactions. Pendant longtemps, les scènes de sexe explicites ont souvent été réduites à ces fonctions. Pourtant, si j’en écris, ce n’est pour aucune de ces raisons. Outre mon attrait pour elles, j’écris des scènes de sexe explicites parce que je crois qu’elles permettent d’accéder à une dimension de l’expérience humaine que peu d’autres formes de récit rendent aussi tangible.
Elles ne sont pas une parenthèse dans mes romans. Elles sont l’un des endroits où le récit devient pleinement vivant.
Les corps font descendre le récit dans la matière
Une scène pornographique pourrait pourtant être résumée en une seule phrase : ils passèrent la nuit ensemble.
Le lecteur comprendrait immédiatement ce qui s’est produit. L’intrigue continuerait d’avancer et l’information serait transmise. Mais quelque chose d’essentiel disparaîtrait. Les mots savent raconter une idée, c’est vrai, mais les corps, eux, racontent une expérience.
Une respiration qui s’accélère, une main qui tremble, un regard qui hésite, une peau qui se crispe, le son sec d’un fouet, un cri de plaisir et de souffrance mélangés… Toutes ces réactions échappent souvent aux personnages eux-mêmes avant d’échapper au lecteur.
Et c’est précisément ce qui m’intéresse. Une scène de sexe explicite oblige le récit à quitter l’abstraction. Les personnages ne peuvent plus seulement expliquer ce qu’ils ressentent ou raconter qui ils pensent être. Leur corps devient un langage à part entière.
Les corps mentent rarement. Ils révèlent les contradictions, les désirs, les peurs, les élans et les résistances bien avant que les mots ne les formulent. C’est pourquoi j’aime dire que les corps font descendre le récit dans la matière. Ils donnent un poids aux émotions, une densité aux relations et une réalité aux personnages.
Une scène ultra détaillée n’est donc pas juste là pour montrer des corps. Elle est là pour rendre visible ce qui se joue à l’intérieur d’eux.
Pourquoi la sexualité est un matériau littéraire unique
Toutes les expériences du corps racontent quelque chose. La fatigue raconte nos limites. La douleur révèle notre vulnérabilité.
Bien sûr je pourrais écrire sur le sport qui parle de l’effort, du dépassement ou de la maîtrise. Ou sur la maladie qui nous rappelle brutalement notre condition. Mais la sexualité possède, à mes yeux, un statut particulier.
Elle est l’un des rares moments où les sensations physiques, les émotions les plus brutes et les représentations mentales se rencontrent dans une même expérience. Le corps ressent, les émotions débordent. Et, dans le même temps, l’imaginaire projette ses fantasmes, ses souvenirs, ses interdits, ses désirs, ses peurs, ses attentes.
Ces trois dimensions ne se succèdent pas, elles agissent ensemble. C’est précisément cette superposition qui m’intéresse comme écrivain.
Une scène de sexe explicite ne montre donc jamais uniquement deux corps. Elle montre des sensations, des émotions et des imaginaires qui entrent en collision.
C’est cette collision qui raconte et transforme véritablement les personnages.
Pourquoi j’écris sur le BDSM et les kinks
À ce stade, une autre question se pose naturellement. Si la sexualité est un matériau littéraire aussi riche, pourquoi choisir d’écrire principalement sur le BDSM, les fétiches (comme le Jockstrap) ou les kinks ?
La réponse est beaucoup plus simple qu’on ne l’imagine. À titre personnel, la sexualité conventionnelle m’intéresse peu comme matériau romanesque car je la trouve souvent prévisible.
Elle raconte beaucoup de choses, bien sûr, mais elle repose généralement sur des codes que nous connaissons déjà. Les rôles sont identifiés, les attentes sont partagées, les trajectoires relativement familières.
Les univers BDSM, en revanche, déplacent ces repères. Ils interrogent le pouvoir, le consentement, la confiance, l’abandon, le contrôle, la vulnérabilité, la transformation de soi, les rituels, les objets, les règles que l’on choisit de suivre ou de transgresser. Ils créent des situations où les personnages ne peuvent plus s’appuyer sur les automatismes de la vie quotidienne. Ils sont contraints de se confronter à eux-mêmes.
C’est précisément là que la littérature devient passionnante. Je ne m’intéresse pas au BDSM parce qu’il serait plus violent, plus provocateur ou plus spectaculaire ; même si je suis sensible à ces dimensions. Je m’y intéresse parce qu’il agit comme un révélateur. Il met en lumière des désirs, des contradictions, des peurs et des besoins qui demeurent souvent invisibles dans les interactions ordinaires.
Les kinks ne m’intéressent donc pas seulement comme une collection de pratiques sexuelles. Ils m’intéressent comme des dispositifs qui rendent visible une partie cachée de l’être humain.
Ce que les scènes de sexe rendent visible
Au fond, les scènes de sexe explicites ne sont pas le sujet de mes romans, elles en sont un moyen. Un moyen de rendre visible ce qui, le reste du temps, demeure enfoui.
Lorsque les conventions sociales s’effacent, lorsque les personnages cessent de contrôler entièrement leur image, autre chose apparaît : des contradictions, des obsessions, des blessures, des fantasmes, des besoins de contrôle, des désirs d’abandon ou des peurs que les personnages eux-mêmes ignoraient parfois porter.
Ce sont ces territoires qui m’intéressent. Les scènes hard constituent alors bien davantage qu’une succession de gestes ou de pratiques. Elles deviennent un outil littéraire. Une manière d’explorer la psychologie des personnages, leurs mécanismes inconscients, leurs rapports au pouvoir, à l’intimité, au désir, à la honte ou à la liberté.
Je n’écris donc pas des scènes de sexe pour montrer des corps. J’écris des scènes de sexe parce qu’elles rendent visibles des réalités humaines qui restent souvent invisibles ailleurs.
Conclusion
Au final, on me demande donc souvent pourquoi j’écris des scènes de sexe explicites. La vraie question est peut-être ailleurs.
Que peut montrer une scène de sexe qu’aucune autre scène ne permet de montrer avec la même intensité ? Pour moi, la réponse est simple : elle permet de faire apparaître l’être humain lorsque les masques commencent à tomber.
C’est pour cette raison que j’écris des romans érotiques. Non parce que le sexe serait une fin en soi, mais parce qu’il constitue, à mes yeux, l’un des chemins les plus puissants pour explorer le désir, les contradictions, les peurs, les fantasmes, les mécanismes inconscients et tout ce qui compose une identité.
L’érotisme n’est donc pas le sujet de mes livres. Il est leur langage.
J’écris des romans érotiques pour exciter, oui. Mais j’écris surtout des romans pour que cette excitation ouvre une brèche.
Dans cette brèche peuvent surgir des pulsions, des peurs, des fantasmes, des obsessions ou des rejets. C’est là que commence mon travail d’écrivain.
L’excitation n’est jamais le point d’arrivée, c’est la porte d’entrée.
