Lire les premières pages des Carnets Interdits

Découvrez le début des Carnets Interdits. Cet extrait correspond aux premières pages de la première nouvelle et vous permet de découvrir son univers, son style et son atmosphère avant de poursuivre la lecture.


Extrait « L’affaire du Col de Dyatlov »

uit du 1er au 2 février 1959, 

Neuf randonneurs décèdent dans l’Oural, sur le versant est du mont Kholat Syakhl, nom mansi signifiant « la Montagne Morte ». Après leur mort, cet endroit sera rebaptisé le col de Dyatlov en hommage au chef de l’expédition : Igor Alekseïevitch Dyatlov.

En pleine Guerre Froide, l’enquête des autorités soviétiques conclut qu’une force irrésistible inconnue a causé la mort des skieurs.

Cette conclusion, assez terrifiante si on y pense, s’explique par les nombreuses zones d’ombre qui existent autour de cette affaire. Tout d’abord, il est prouvé que les randonneurs ont déchiré leur tente de l’intérieur et sont sortis pieds nus ou en chaussettes dans la neige. Ensuite, leurs corps sont retrouvés dans un rayon de 1,5 km autour de leur tente. Enfin, malgré le fait qu’ils ne présentent aucun signe de lutte, les victimes exhibent les traumatismes suivants :

  • Deux corps ont le crâne fracturé ;
  • Deux corps ont des côtes cassées et souffrent d’hémorragies internes ;
  • Une victime est retrouvée sans ses yeux ;
  • Une autre, sans ses yeux ni sa langue ;
  • Enfin, une dernière a des morceaux de peau de sa propre main entre les dents.

De plus, les corps de deux randonneurs présentent des niveaux de radiation élevés dus, selon les experts de l’époque, à de la « poussière radioactive tombée de l’atmosphère » ou à de la « manipulation de substances radioactives » sur leur lieu de travail. 

OVNI, Yéti russe, attaque du peuple mansi, conséquence d’un essai nucléaire ou résultante des pulsions criminelles d’Alexander Zolotariov, qui aurait masqué sa mort en rendant l’identification de son corps quasiment impossible, au fil du temps, les théories les plus folles se sont mises à fleurir.

En janvier 2019, le parquet général de Russie annonce la réouverture du dossier. Le 11 juillet 2020, l’affaire est classée. Conclusion officielle : les neuf jeunes gens sont morts suite à une avalanche combinée à une mauvaise visibilité.

Mais est-ce là toute l’histoire de cette nuit tragique et glaciale de février ? Les carnets de voyages des skieurs ont été retrouvés, pourtant des mystères demeurent. Et s’il existait un autre carnet ? Et si Zolotariov, le membre le plus âgé du groupe qui aurait eu trente-huit ans le jour même de sa mort, avait tenu un autre journal ? Un récit si terrifiant que les autorités en auraient effacé toute trace ?

Ce sont ces écrits que je vous propose de parcourir. Alors asseyez-vous confortablement et allumons une bougie pour nous éclairer dans ce sombre voyage. Car nous allons maintenant, ensemble, plonger au cœur de forêts où le silence peut devenir la mère de toutes les horreurs.

CARNET D’ALEXANDER ZOLOTARIOV

23 janvier 1959 

09h13

Notre train vient de s’élancer direction Ivdel, au centre de l’oblast de Sverdlovsk. 

Le trek qui nous attend sera rude et les conditions particulièrement difficiles. Les températures plongeront en-dessous des -20 degrés Celsius, je le crains. 

Mais ce groupe de jeunes a l’air bien entraîné. Cela me rassure. Le prix à payer pour conduire des amateurs est toujours trop élevé. Ce fut le cas dans l’Altaï il y a trois ans. Heureusement, j’ai réussi à tous les ramener en vie, même si ce garçon, dont les traits sont maintenant flous dans ma mémoire, ne marchera sûrement plus jamais. 

Parfois, je suis fatigué de devoir conduire des étudiants dans ces contrées sauvages. Ils n’y voient qu’une occasion de prouver leur force et leur vaillance. Ils ne savent pas ce qu’impose la vaillance. Ils n’ont pas vu ce que j’ai vu lors de la Grande Guerre Patriotique.

Chaque nuit, quand je ferme les yeux, j’entends encore les cris de mes camarades, le bruit des mortiers et le sifflement des balles. Tant de sang a coulé pour protéger notre patrie. Tant de vies reposent sous la terre de notre belle Russie. Mais je m’égare. Les visages de mes camarades sauront me retrouver cette nuit dans mon sommeil. 

Je reconnais au jeune Dyatlov un savoir-faire inné pour maintenir l’attention du groupe vers le but commun. Il faudra que je m’appuie sur lui si je veux m’assurer de les guider là où nous devons aller. 

24 janvier 1959 

10h27

Nous sommes toujours à bord du train. 

Cette nuit, les cauchemars étaient particulièrement vivaces. Je me suis réveillé avec le goût du sang dans la bouche. Étrange, car après inspection, je ne semble pas m’être mordu en dormant. 

L’humeur du groupe est bonne. Hier soir, une grande discussion a eu lieu jusqu’à tard dans la nuit sur la nature du bonheur. Les regards en coin que la jeune Zinaïda lançait à Dyatlov en disent long sur ses rêves intimes. J’avoue qu’il est vivifiant de voir cette jeunesse rire et espérer. 

J’envie leur innocence. Quand ils m’ont demandé ce qu’était le bonheur à mes yeux, j’ai parlé des grands espaces et de mon envie d’explorer des terres toujours plus lointaines. J’ai menti. Le bonheur pour moi serait simplement d’oublier. 

17h42

J’ai hâte que notre expédition jusqu’au Mont Otorten prenne fin. Une fois rentré, je pourrai repartir pour l’Altaï. Je dois y être pour le printemps. L’été dernier, j’y ai rencontré une femme chamane. Pour son peuple, elle est un trait d’union entre le monde des hommes et celui des esprits. 

Avant l’été dernier, je ne croyais pas à toutes ces superstitions. J’ai toujours estimé qu’elles étaient au mieux stupides et au pire dangereuses. Mais lors de cette dernière expédition au sud de la Sibérie, j’ai vu des choses que la science ne saurait expliquer. 

Dans une de leurs yourtes, j’assistai à un rituel que les religieux, s’il en existe encore, qualifieraient d’exorcisme. Des parents désespérés amenèrent en urgence leur fils au camp qui m’accueillait. Le regard du garçon me glaça le sang. Quelque chose de malsain sommeillait en lui, quelque chose d’un autre âge. Quelque chose de pas humain, j’en suis certain. 

La chamane de la tribu s’approcha rapidement de la famille et demanda à son apprenti de regrouper quelques d’ingrédients pour la cérémonie. Un traducteur, présent avec moi lors de ce trek, me commenta toute la scène. Ces pratiques étant interdites, je ne sais toujours pas pourquoi on m’autorisa à y assister. 

Je crois qu’il est inutile de vouloir résumer dans ces lignes tout ce que j’ai vu ce soir-là. Les tambours résonnaient plus fort que les canons de l’artillerie allemande. Vêtue d’un costume traditionnel mêlant bouts de tissu et plaques métalliques, la sorcière chantait, psalmodiait en tournant autour du feu, tandis que le jeune garçon était pris de convulsions et hurlait. 

Sa voix… J’entends encore sa voix. Je jure que ce n’était pas celle d’un enfant. Parfois, la nuit, elle me pourchasse et se mêle aux cris des morts sur le champ de bataille. 

Au milieu du vacarme qui montait crescendo, je jure avoir vu les ombres danser. Et lors de l’assaut final, tandis que la chamane crachait un étrange liquide sur le jeune garçon, les yeux de ce dernier se sont fixés sur moi : immobiles et terrifiants. Puis, j’ai honte de l’écrire, je me suis évanoui. 

Je me suis réveillé le lendemain matin dans ma yourte. Mon traducteur m’a dit que la chamane voulait me parler. Elle m’a dit que lors du rituel, les esprits lui avaient montré que mon âme fracturée était également marquée. L’abysse semble avoir ses yeux dirigés vers moi, selon ses mots. Et pour la première fois, je lus de la peur dans son regard. Elle m’a dit que je devais accepter de rester à ses côtés afin qu’elle puisse m’initier et me protéger. 

J’ai refusé. Un chevalier de l’Ordre de l’Etoile Rouge se moque de ces contes de bonne femme mais elle ne sembla avoir que faire de mon refus. Elle m’a dit que l’étoile marquerait ma chute. Que lorsque l’étoile laisserait son empreinte, mon temps serait compté, qu’il faudrait alors impérativement venir la voir. 

Il y a un mois, avec des amis de mon ancien régiment, nous nous sommes retrouvés. La vodka a coulé à flot. Dans une sorte de délire éthylique, nous avons décidé de rajouter des tatouages à ceux que nous avions déjà. Une manière à nous de nous rappeler ce rite de passage qui nous avait soudés à l’époque. Le lendemain, j’ai découvert qu’un de mes amis m’avait tatoué une étoile à cinq branches. 

Je ne sais pas pourquoi je repense à tout cela. Je dois me concentrer sur notre trek et m’assurer que ces jeunes atteignent la montagne. Mais étrangement, je ne cesse de repenser à la chamane. 

L’abysse a ses yeux dirigés vers moi.

Et notre train continue de s’enfoncer dans la nuit froide.

25 janvier 1959 

11h16

Une fois arrivés à Ivdel, nous sommes montés dans un camion. Celui-ci nous conduits à Vizaï, le dernier village au nord de l’oblast. Ce trajet va être long. J’avoue que c’est moins confortable que le train, mais mon esprit n’en pouvait plus de la monotonie des rails. 

J’apprends à connaître mes camarades. Je suis le seul à ne pas être diplômé ou étudiant de l’Institut Polytechnique de l’Oural. Pourtant ils m’ont accueilli à bras ouverts. La jeune Lioudmila Doubinina met l’ambiance avec ses chansons. Sa voix est douce et délicieuse. Communiste convaincue, elle semble fascinée par mes histoires sur la Grande Guerre. Leur raconter quelques anecdotes a le mérite de faire passer le temps et pourra peut-être exorciser certains démons. 

23h52

Nous sommes arrivés dans la soirée à Vizaï. Nous logeons dans un hôtel peu confortable mais, comme je l’ai dit à mes camarades, profitons d’avoir un lit. Bientôt, cela ne sera plus le cas. 

Je partage ma chambre avec Dyatlov, Thibeaux et Slobodine. 

L’hôtel est peu chauffé, nous garderons donc nos vêtements cette nuit. Cela m’arrange, je n’ai pas envie de devoir expliquer mes tatouages. 

Dehors, j’entends le vent souffler. J’espère que le temps sera clément lors de notre ascension. Moi qui suis si rationnel, je m’étonne de cette angoisse diffuse qui semble ne pas me quitter depuis notre départ.

26 janvier 1959 

08h48

Ce matin, l’humeur est maussade. Tout le monde a mal dormi et nous sommes frigorifiés. Pourtant, nous sommes préparés et nous savons que les conditions de l’expédition seront plus difficiles. Moi-même, je ne m’explique pas ce froid qui m’a traversé durant tout mon sommeil.

J’ai entendu Lioudmila mentionner à Dyatlov un vide la poursuivant dans ses rêves ; un vide glacial et doué d’une conscience malsaine. 

Heureusement, le café a vite chassé nos pensées noires et nous venons de monter dans la voiture qui nous conduit au point 41 : le dernier point avant le début de notre excursion.

22h53

Ce soir, nous logeons dans une cabane où vivent de jeunes travailleurs qui nous ont chaleureusement accueillis. 

Nous avons bien ri, bien mangé, bien bu. Il est normal de prendre des forces, de se nourrir corps et âme avant de tester les limites de nos conditions physiques et mentales, car demain commence notre trek.

Pour moi, ce moment fut empreint d’une certaine nostalgie. Je ne saurais l’expliquer, mais cela m’a rappelé ces soirées, passées entre camarades avant l’arrivée sur le front, avant le chaos et les bombes, avant les cris et les larmes. 

Tout le monde dort maintenant. Avant de nous coucher, j’ai fumé une cigarette et pris un dernier verre avec un de ces travailleurs : un géologue du nom d’Ivane. 

J’avoue avoir été soulagé qu’il me rejoigne dehors. Parfois, l’immensité du ciel étoilé m’angoisse. Comme si cet infini pouvait, à tout moment, déverser sur moi son flot de tragédies. 

Dans le silence de l’hiver, nous avons parlé de la région et de son travail. Révélation étonnante : le jeune Ivane a demandé à être affecté ici, dans ce lieu reculé. Apparemment, une anomalie géologique qui le fascine réside dans ces montagnes. 

Autrefois, une base de géologues était installée au village de Severnyi, étape que nous atteindrons demain. Elle fut fermée voilà plusieurs années de cela. Parmi tous les travaux et pierres rapatriées, une roche noire gravée et irréfutablement taillée par l’homme étonna les scientifiques. 

Non pas par sa nature, car il s’agissait simplement d’onyx, mais par sa forme et le lieu de sa découverte. Tout d’abord, aucune source d’onyx n’était connue dans la région, les plus proches se situant en Inde ou en Chine. Ensuite, la pierre de plus d’un kilo faisait partie, d’après les premières études, d’un ensemble plus vaste. Enfin, les gravures sur le minerai émettaient une forme de magnétisme que l’on ne retrouve pas chez cette variété d’agathe. 

C’est ce mystère qui  conduisit le jeune géologue à venir travailler dans la région. 

La vodka finie, nous sommes rentrés nous réchauffer. Je ne peux néanmoins arrêter de m’interroger sur les raisons de la fermeture de la base de Severnyi.

27 janvier 1959 

19h48 

Aujourd’hui fut notre première véritable journée de trek en direction d’Otorten. Nous avons alterné marche et ski sur des zones de neige molle. La température extérieure était de -5 degrés Celsius. La montée étant légère, les conditions étaient parfaites pour se mettre en jambe.

Les conversations furent nombreuses et le ton enjoué. Je suis agréablement surpris de voir que mes co-équipiers sont réellement entraînés. Mes peurs quant à leur capacité à tenir la distance se dissipent enfin. 

Seul le jeune Iouri Ioudine a semblé devoir composer toute la journée avec des douleurs soudaines dans le genou et à la hanche. Mais je tiens à saluer son courage, car à aucun moment il ne nous a fait prendre du retard. Hélas, il vient juste de nous annoncer qu’il allait quitter notre aventure, ses douleurs s’étant encore amplifiées. Il faut du courage à un homme pour supporter la souffrance et encore plus pour admettre sa défaite. Ce soir, nous boirons un verre en son honneur.

Je sens néanmoins que cette nouvelle est venue jeter un voile sur le moral de mes camarades. 

J’écris ces lignes près d’un feu, dans la pièce principale de la seule maison encore habitable de Severnyi. Je confirme, ce village de géologues a bien été totalement abandonné.

23h45

Tout le monde dort à poings fermés. Moi, je viens de me lever pour écrire ces quelques lignes afin d’apaiser mon esprit. Peut-être que cela m’aidera à trouver le sommeil. Deux évènements se sont produits ce soir. Deux évènements qui, je l’avoue, m’inquiètent. 

Tout d’abord, en installant mes affaires dans la chambre que j’occupe avec Dyatlov et Slobodine, j’ai renversé par inadvertance une pile de papiers à l’abandon que personne n’avait jugé bon d’emporter. Curieux, je les ai feuilletés. Parmi les correspondances personnelles ou les listes de courses, un écrit a retenu mon attention. Clairement, ce papier de recherche n’aurait pas dû se trouver là. Il s’agissait d’une note concernant la découverte du fameux onyx mentionné hier par le jeune géologue. 

Cette pierre fut découverte lors d’une expédition scientifique au pied du mont Kholat Syakhl, sur les rives de l’Aupiya. Le texte, aussi sommaire fût-il, mentionnait une altercation violente avec leur guide de la tribu mansi lorsque les scientifiques décidèrent d’emporter avec eux leur découverte. En bas de la feuille, l’auteur avait écrit les mots « Kholat Syakhl = Montagne Morte » ainsi que la phrase « le silence vous traque ». Derrière la feuille était griffonnée une liste de noms avec des dates et, au-dessus, le titre suivant : « liste des suicidés et morts par accident ». 

J’avoue ne pas avoir parlé aux autres de cette découverte. Elle ne ferait que jeter un malaise sur notre expédition et de plus, les informations ne sont que parcellaires. 

Mais j’ai assisté à un autre évènement, plus troublant, avant que tout le monde n’aille se coucher. J’ai surpris par la fenêtre la jeune Lioudmila dehors en train de chanter une étrange mélopée. Puis elle s’est mise à rire à voix basse et à parler avec quelqu’un. J’ai regardé mais je n’ai vu personne, seulement la nuit et le vent qui déplaçait la neige sur le sol. Elle s’est alors soudainement retournée vers moi. Ses yeux, à la manière d’un chat, reflétaient la lumière et je pourrais jurer qu’un étrange rictus donnait un air malsain à son si beau visage. 

Le temps de cligner des yeux et elle était de nouveau elle-même. Elle est rentrée au chaud et a participé aux conversations avec son ton enjoué habituel, si bien que je me demande si je n’ai pas tout imaginé.


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