Découvrez le début de La Bête. Cet extrait correspond aux premières pages du roman et vous permet de découvrir son univers, son style et son atmosphère avant de poursuivre la lecture.
Extrait
Marc arriva devant la porte du tatoueur le cœur tremblant. Il se demandait s’il avait eu raison de venir au rendez-vous. Après tout, il ne connaissait rien de l’homme qui l’avait envoyé ici si ce n’était les quelques photos et messages échangés sur le site où il l’avait dragué. Mais l’homme avait réussi à prendre le contrôle de sa vie même à distance.
Parfois les pulsions, surtout les plus sombres et les plus animales, avaient un étrange pouvoir : celui de faire plier même la raison la plus forte. Et c’est exactement ce qu’il ressentait au fond de lui. Un désir qui, malgré les critiques intérieures et le sentiment d’alarme, avait réussi à le faire se mouvoir jusqu’à cette porte.
Tout commença trois semaines auparavant. Sa vie se résumait alors à un travail banal, des sorties entre amis, mais il lui manquait ce sentiment de liberté, loin de toute morale, qui le hantait depuis toujours. Marc savait depuis longtemps qu’il était masochiste. Mais, à l’âge de 27 ans, à part quelques plans au final assez « vanilla », il n’avait jamais réussi à vraiment se donner corps et âme à ses pulsions. Il n’osait pas s’aventurer dans les ténèbres les plus délicieuses. Peur du jugement des autres, peur de sa propre morale peut-être. Surtout peur de faire un choix : le choix de se donner complètement à cette partie sombre qu’il avait toujours refoulée. Et ses pulsions étaient aussi sombres que le gouffre le plus profond. Encore fallait-il trouver des hommes partageant ses désirs…
Mais il y avait quelques semaines de cela, après une soirée un brin trop arrosée, Marc avait contemplé sa vie. Et celle d’un simple cadre moyen lui semblait intenable. Toute sa vie, il avait résisté à un appel profond qui sommeillait en lui, et pour quoi ? Pour au final avoir une vie grise et répétitive où toutes les journées se succédaient et se ressemblaient. La vérité, Marc la connaissait. Il voulait disparaitre de sa vie, changer d’identité et partir, loin de toute obligation sociale ou familiale. Alors ce soir-là, il décida de mettre une annonce sur un site extrême qu’il fréquentait :
« Bâtard maso de 27 ans, physique loutre, à posséder et détruire sans tabou. Pas de retour possible. 24/24 et 7/7. Sérieux uniquement ». À son message, il joignit une photo de lui torse nu. Assez mince et poilu, Marc avait un côté « gendre idéal ». Il mit également une photo de son pénis à la taille modeste ainsi qu’une photo de ses fesses écartées où l’on pouvait entrevoir un anus encore serré au milieu d’une forêt de poils noirs.
Après deux trois masturbations sur des vidéos de gangbang ou de BDSM, Marc s’était endormi. Au début il avait reçu de nombreuses réponses. Mais, comme d’habitude sur ce type de sites, rien de bien intéressant. Certains lui écrivaient en se disant « no taboo » mais refusaient le scat ou le fist. D’autres cherchaient simplement des plans de temps en temps. D’autres étaient en fait des versas mais Marc, en lisant entre les lignes, comprit qu’il avait surtout à faire à des soumis honteux. Il avait donc repris le cours de sa vie. Son désir était toujours là mais il avait réussi à le museler. Le rythme du quotidien était vraiment un puissant anesthésiant.
Jusqu’à un mail reçu alors qu’il était au travail, il y avait cinq jours de cela, lui indiquant une réponse à son annonce. Même s’il n’attendait rien du message, la curiosité de Marc l’emporta. Il arrêta son travail et se connecta à son espace pour lire le mail.
« Salut sous-merde. Si t’es sérieux, je te préviens, pas de retour possible. Je cherche une viande à posséder. Si tu acceptes, tu peux dire au revoir à ta vie mais tu pourras enfin vivre ton statut de déchet. »
Et avec ce message deux photos : un corps massif et très poilu, avec un ventre assez prononcé et cadré de manière à ne pas voir le visage ainsi qu’une photo d’une main géante ouverte qui devait faire au moins douze centimètres de large. En cliquant sur le profil, il vit que l’homme n’avait renseigné que les informations les plus sommaires (53 ans, 1m90, 100kg), sans photo, et avait juste mis en titre « Collectionneur de viandes ».
Un frisson parcourut la nuque de Marc. Il ne pouvait pas l’expliquer mais il savait que cet homme était sérieux. Il relut plusieurs fois le message et sentit une peur et un désir se mélanger et s’éveiller en lui. Il alla alors directement aux toilettes et se masturba sur les photos de l’homme. Elles étaient profondément banales et pourtant elles éveillaient en lui une série d’images toutes plus terribles et érotiques les unes que les autres.
Marc attendit de rentrer chez lui le soir pour répondre.
« Bonsoir Maître. Merci pour votre réponse. Oui je suis sérieux et je suis prêt à m’investir dans cette relation. Quels sont vos trips ? Merci Maître ».
Une heure plus tard, la réponse tombait comme un couperet.
« Arrête avec les « Maître », sous-merde. T’es rien, t’as compris ? Je serais ton Boss et crois moi tu vas me rapporter du fric quand tu seras en état de le faire. Ça paiera les chems entre autres… Mais je vais être cool : no taboo réel. Si t’es sérieux, file ton mail pour que je t’envoie un lien Zoom. Demain sois à 19H devant ton ordi et prends avec toi du poppers et des cotons. Je veux évaluer la viande. »
Le message fit l’effet d’une baffe à Marc. Il pouvait déceler dans ces lignes un ogre qui semblait n’avoir aucune limite et vivre réellement dans un monde loin de tout ce que le jeune homme voulait fuir. Après avoir relu plusieurs fois le message, Marc cliqua sur répondre et envoya juste son adresse mail. Il sentait que cet homme n’aimait pas les écrits fleuves.
Quinze minutes plus tard, l’homme n’avait pas encore répondu. Marc voulu relire leur échange pour se masturber une nouvelle fois mais impossible d’y accéder : le profil avait été supprimé.
Il sentit alors un vent de panique le submerger. Avait-il fait quelque chose de mal ? Cet homme était-il un mytho ? Pendant plus de deux heures, le jeune homme fut pris dans un maelström d’émotions : colère, frustration, tristesse et aussi, il faut être honnête, du soulagement. Car il savait qu’il avait été à deux doigts de soumettre l’intégralité de sa vie à cet homme. Et la partie raisonnable de Marc tentait encore de le convaincre qu’il était plus censé s’investir dans son travail et sa vie de bon citoyen que de s’aventurer dans un monde que la majorité des gens refusait de contempler.
Cette nuit-là, ses rêves furent parsemés d’images de démons violant de jeunes hommes, de plans scat dans des caves glauques, de gangbang et toujours une ombre géante, érotique et menaçante, qui le surveillait et le suivait dans chaque espace onirique.
Au réveil, Marc se reconnecta immédiatement à son site. Le profil n’existait toujours pas. Déçu, il reprit sa routine quotidienne : café, douche, s’habiller et partir prendre le métro pour se rendre à son travail.
Vers 14H, alors qu’il s’épuisait sur la énième version de son power point, il reçut un mail de « collectionneurdeviandes@gmail.com ».
« Sous-merde, voilà un lien de connexion sur Zoom. Soit connecté à 19H pile. Si t’es en retard je disparais. Démerde-toi pour avoir du poppers et du coton. Si tu n’en as pas, tu dégages. Pas la peine de répondre. »
Le cœur de Marc sembla s’arrêter de battre pendant une demi-seconde. L’homme n’avait donc pas disparu. Il se mit à calculer rapidement dans sa tête l’heure à laquelle il lui faudrait partir s’il voulait acheter du poppers et être à temps chez lui pour le rendez-vous. Il avait toujours été contre les plans webcam. Souvent il s’agissait d’exciter des trolls du web et en plus il craignait toujours les enregistrements clandestins. L’idée de se retrouver complètement exposé sur internet l’angoissait particulièrement. Mais son désir pour cet inconnu était plus fort que tous ses blocages ou croyances. Ce désir semblait avoir une volonté propre assez puissante pour pousser Marc dans une direction dont il ne se serait jamais cru capable.
Deux heures plus tard, il annonça qu’il ne se sentait pas bien et qu’il rentrait chez lui. Cette petite excuse lui permit de passer à son sex shop préféré pour acheter du poppers. Une fois arrivé chez lui, le jeune homme vit qu’il avait encore du temps devant lui.
Il prépara donc son ordinateur et le positionna de manière à pouvoir se tenir debout devant la webcam sans pour autant trop exposer l’intérieur de son studio. Il ne voulait pas dévoiler trop d’infos sur lui à l’homme qui l’avait contacté. Et puis il attendit. Il était étonnant de voir comment le temps pouvait se contracter ou se dilater aux gré des émotions. Le garçon essaya de passer le temps sur des sites pornos mais son esprit était ailleurs.
Enfin, après une attente interminable, il fut 19H.
Marc attendait devant son ordinateur, le poppers et les cotons préparés sur la table. Il était connecté au lien Zoom et soudain quelqu’un entra dans la room. La caméra du jeune homme était allumée mais son interlocuteur lui, ne semblait pas avoir encore activé la sienne.
Une voix grave et masculine retentit au travers des haut-parleurs, faisant sursauter le garçon.
- Bien, t’es connecté à l’heure, sous-merde.
- Oui Boss. J’avais hâte…
- Ta gueule, le coupa sèchement l’homme. Tu parles quand je te dis de parler. T’as compris, crevure ?
- Oui Boss.
- Qu’est-ce que tu fous habillé ? En ma présence tu restes à poil, compris ?
- Oui Boss, répondit Marc. Pourrais-je vous voir ?
- Ecoute sous-merde, tu en es à ta deuxième faute. A cinq, tu dégages. En attendant, je les note pour de futures punitions. Tu me verras quand je le voudrais, compris ? Donc t’as dix secondes pour te foutre à poil ou je déconnecte.
Marc ne dit rien. L’intensité de l’homme levait toutes ses barrières. Rapidement il se leva, enleva son t-shirt puis son jean et son slip. Pour la première fois, il s’exposait nu devant un inconnu qui pouvait tout filmer.
- Ok le corps, ça va. Les poils, faudra raser. Montre ta queue.
Marc s’exécuta et rapprocha son bas ventre de la caméra.
- Ok, une bite de crevure. Ridicule mais il y aura de quoi te faire chialer, sous-merde. Maintenant montre-moi ton trou, connard.
Le garçon obéit immédiatement, se pencha en avant et écarta ses fesses.
- T’es serré, bien. Je ne suis pas intéressé par un trou qui a déjà traîné partout. Ok assieds-toi devant la caméra. T’as compris ce que veut dire no taboo ?
- Oui Boss.
- Parfait, sous-merde. Je te préviens, avec moi tu n’auras plus aucun droit, compris ? Lève-toi et va chercher ta carte d’identité.
- Euh Boss, je ne veux pas…
- Ta gueule, le coupa l’homme. Soit t’obéis soit tu dégages, ok ?
- Oui Boss…
Marc se leva tremblant pour aller chercher sa carte d’identité. Il était tiraillé entre aller jusqu’au bout ou arrêter tout de suite quelque chose qui commençait à s’emballer. Mais étonnement le garçon se rendit compte que malgré ses interrogations, son inconscient l’avait déjà ramené devant son ordinateur, sa carte d’identité montrée clairement à la caméra.
- Bien, connard. Prends un coton et coupe le en deux. Ok. Maintenant mets du poppers sur chaque coton. Enfile les cotons dans chaque narine. Allez vas-y. Et garde ta carte d’identité devant ton torse en la tenant à deux mains. Voilà, bâtard.
Marc ne comprenait plus tout ce qui se passait. Le poppers montait directement à son cerveau et il était obligé de respirer par la bouche parfois. À chaque inspiration il partait encore plus loin. Il commença à paniquer mais étrangement son sexe était hyper rigide. Mais comme il tenait sa carte, il ne pouvait même pas se branler.
Soudain, l’écran changea. L’homme venait de partager un film.
- Mate le film et ne change pas de position.
Devant ses yeux, deux hommes avec des cagoules s’approchaient d’un jeune homme terrifié. Le garçon devait être à peine majeur. L’un d’eux avait une seringue dans la main. Ils saisirent le jeune homme, l’immobilisèrent et l’un des hommes lui enfonça l’aiguille dans le bras après avoir cherché une veine. Marc savait ce que cela signifiait. Il vit le dominateur injecter le liquide puis le garçon se tordre en deux en toussant. Le plan rapproché de la caméra montrait les pupilles dilatées du garçon et son regard complètement perdu dans un monde lointain de sensations et de plaisir.
Une fois slamée, les hommes jetèrent leur proie sur un vieux matelas crade. Et là, la vidéo devint plus extrême que tout ce que Marc avait pu voir. Fouet jusqu’au sang, fist violent, scat forcé. Il assistait à la destruction du garçon devant ses yeux. Celui-ci hurlait de douleur, suppliait mais gémissait aussi de plaisir lorsque le poing d’une des hommes vint se loger au cœur de ses entrailles. Pendant tout ce temps, Marc flottait avec le poppers. Son sexe mouillait constamment mais son esprit était loin de son corps. Il semblait avoir plongé dans son ordinateur.
Soudainement, la vidéo s’arrêta. Et la voix de son boss résonna.
- Bien, bâtard. Tu vas recevoir tes prochaines instructions par mail.
Marc fut alors déconnecté de la salle Zoom. Il restait seul, nu, bandant, pris de vertiges. Il posa en tremblant sa carte d’identité, retira les cotons de ses narines et resta un peu perdu devant son ordinateur. Les images qu’il avait vues semblaient être gravées dans son esprit. Il se masturba furieusement et jouit en moins de cinq minutes.
Le souffle coupé et l’excitation passée, le garçon se rendit compte de ce qu’il venait de faire. Il avait en l’espace de quelques minutes balayé tous ses principes et avait exposé sa véritable identité à un inconnu qu’il n’avait encore jamais vu. Et s’il s’agissait d’une arnaque ? Et si l’homme voulait le faire chanter ? Soudain, un vent de panique le parcourut. Il ferma son ordinateur et partit au lit. Cette nuit-là, impossible de dormir. Il oscillait constamment entre peur et masturbation rapide et frénétique. Les cris de la victime dans la vidéo continuaient de résonner dans ses oreilles… Et ses pulsions le poussaient à imaginer un monde où c’était lui qui était réduit à l’état de déchet…
Le lendemain matin, Marc se réveilla difficilement. Heureusement c’était vendredi et c’était son jour de télétravail. Il ouvrit son ordinateur professionnel et commença à travailler avec un grand café noir. Mais son esprit était encore moins à son travail que d’habitude. Il repensait sans cesse à l’échange de la veille.
Dans la matinée, il reçut un mail de l’homme. Il mit cependant du temps à l’ouvrir. L’objet indiquait « rendez-vous de demain ». Et une vidéo intitulée « ta déchéance » était attachée en pièce-jointe. Tremblant mais excité, il finit par cliquer dessus.
« Salut sous-merde. T’as de bonnes dispositions donc je suis ok pour te posséder. Tu as donc rendez-vous demain à 17H chez un pote tatoueur et perceur. T’as l’adresse ci-dessous. Je veux que ma nouvelle propriété soit préparée pour quand je réceptionnerais la viande. Petit cadeau, en PJ t’as un souvenir d’hier. Bien sûr, si tu nous poses un lapin au moins je me ferai de la tune en diffusant cette vidéo sur certains sites. T’es piégé, connard. Tu m’appartiens, sale pute. »
En lisant ces dernières lignes, Marc devint livide. Il cliqua en tremblant sur la vidéo. L’image était partagée en deux. D’un côté il y avait lui s’exposant nu et tenant sa carte d’identité en gros plan, son nom, prénom et adresse clairement visibles. De l’autre, la vidéo trash qui avait été diffusée la veille. Il se voyait défoncé au poppers, excité, comme un animal… Et maintenant tout le monde allait découvrir son côté sombre…
Le garçon fut soudainement pris d’une envie de vomir. Il se leva, courut jusqu’aux toilettes. La tête au-dessus de la cuvette, il réfléchissait à ses options. Il pouvait tout arrêter maintenant mais il risquait de voir sa vidéo diffusée sur le web. Il n’avait pas de doute sur le fait que l’homme le ferait sans sourciller. Il pouvait bien entendu aller voir la police. Mais il n’imaginait pas avouer tout ce qui s’était passé. Et il pouvait aussi accepter d’aller au rendez-vous. Mais se faire percer ou tatouer ? Il avait toujours fantasmé sur le fait d’avoir un look de bâtard mais là cela risquait d’aller très loin… Et comment faire pour son travail ? Ses amis ?
Soudain, Marc prit pleinement conscience du conflit en lui ; du conflit entre sa part animale, ses pulsions et son conditionnement. Il était à un croisement dans sa vie. Quelle voie allait-il choisir ? Ce qui était certain, c’était que pendant longtemps il avait imaginé pouvoir maintenir un équilibre entre ces deux parties. Mais elles étaient définitivement irréconciliables. Il revint dans la pièce de son studio et regarda autour de lui. Il n’avait pas grand-chose qui lui appartenait, en plus il avait loué cet appartement meublé. S’il était honnête, ses amis étaient plus des potes ou copines de sortie. Son travail ? Il le détestait. Sa famille ? Cela faisait longtemps qu’ils avaient une relation très distante. La vérité c’était que sa vie ne lui convenait pas. Et peut-être qu’il était temps de choisir, temps de se libérer de tous ces conditionnements et de renaître. Même si renaître dans ce cas, semblait signifier s’éveiller à un monde de douleurs et d’animalité et s’élancer dans une zone en marge de la société.
Alors que faire ? Marc passa toute la journée du vendredi dans sa tourmente intérieure. Il n’arrivait pas à se décider. Pourtant il regarda plusieurs fois l’enregistrement. Il était horrifié de se voir comme cela et pourtant il ne pouvait nier qu’il était très excité. Il passa ainsi son vendredi soir à se doigter en sniffant du poppers tout en regardant en boucle la vidéo. C’était particulièrement le film porno qui attirait son regard. La violence et la destruction que subissait le garçon à l’écran éveillait en lui les désirs les plus sauvages.
La nuit fut courte. On était samedi matin et il n’avait toujours pas décidé s’il allait à son rendez-vous de 17H. Après tout, il ne savait pas à quoi s’attendre. Un tatoueur-perceur… Quelles modifications étaient prévues ? Pourrait-il négocier ? Et surtout s’il refusait, était-il prêt à continuer sa vie actuelle ? Car au final, là était toute la question. Le jeune homme était face à un choix.
La journée passant, Marc resta focalisé sur l’heure qui passait. Son cœur s’emballait à chaque fois qu’il s’imaginait aller à son rendez-vous. Il passa beaucoup de temps sur les sites de rencontre dans l’espoir de trouver une porte de sortie, une sorte d’entre-deux qui lui conviendrait. Mais aucun profil n’arrivait à autant éveiller ses pulsions que l’idée de s’abandonner entre les mains de l’inconnu.
Étrangement ce qui le fit basculer, ce fut un simple message WhatsApp sur le groupe formé avec ses collègues. Helena venait de partager la photo d’un picnic en cours dans son jardin de pavillon de banlieue, disant que c’était bien de profiter du soleil. Et tout le monde se mit à lui répondre avec des emojis, ou d’autres photos comme si la vie se résumait à cela : des moments de convivialité insipides, convenus. Tout le monde se gargarisait de ces moments typiques de la vie d’un cadre moyen du XXIème siècle, le tout parsemé de quelques réflexions bobo. À la vue de cet échange, quelque chose en Marc se brisa net. Ce monde n’était pas le sien. Sa place n’était pas dans cette vie au final tellement lisse et pré-tracée. La simple idée de devenir comme eux dans vingt ans lui donnait envie d’en finir là, tout de suite.
Sa décision était prise, il irait au rendez-vous et ferait le grand saut dans l’inconnu.
16H55 : Marc se tenait devant le salon de tatouage. Le magasin semblait fermé, le rideau de fer à moitié tiré. Il prit une profonde inspiration et tapa sur la paroi métallique. Soudain il entendit du mouvement et la porte s’ouvrit. Il ne pouvait voir que les jambes d’un homme dans un jean et une paire de Doc Martens avec des lacets blancs.
- C’est fermé, putain tu ne le vois pas ?
- Euh… Pardon je croyais que j’avais rendez-vous à 17H. J’ai dû me tromper. Veuillez m’excuser.
- T’es la crevure ? demanda l’homme.
Ce simple mot fit l’effet d’une gifle pour le jeune homme. Entendre cette voix masculine prononcer ouvertement le terme de « crevure » semblait soudainement matérialiser tout ce qui s’était produit jusqu’à ce jour.
- Oui je suis la crevure, prononça Marc dans une expiration.
On disait que la confession libérait… Ce fut le cas. Ces simples mots prononcés à voix haute ôtèrent au garçon le poids qu’il portait depuis si longtemps.
L’homme releva alors le rideau de fer.
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