Découvrez le début de Totems Fétiches : Le Jockstrap. Cet extrait correspond aux premières pages de la nouvelle et vous permet de découvrir son univers, son style et son atmosphère avant de poursuivre la lecture.
Extrait
Campus de l’Université d’Iowa – Iowa City, automne 1983
En cette journée d’automne, le vent s’engouffrait entre les bâtiments Jessup Hall et Macbride Hall avant de se déverser sur le Pentacrest, ce grand espace vert qui trônait au centre du campus de l’Université d’Iowa, au sud de la rivière du même nom.
À cette époque de l’année, l’air froid annonçait déjà l’hiver rude à venir. Il s’insinuait entre les briques et sous les manteaux des étudiants qui arpentaient ces avenues d’un pas rapide. Soulevant quelques feuilles au passage, la bourrasque continua son chemin vers les facultés, les bibliothèques et les résidences étudiantes qui entouraient la place de l’autre côté.
Et puis, continuant sa folle course, elle atteignit le Field House, le corps vivant du campus : le centre des sportifs. Inauguré en 1927, il accueillait plusieurs disciplines comme la gymnastique, mais aussi le football américain, la natation ou la lutte. Profitant d’une fenêtre entrouverte, le vent pénétra l’un des bâtiments de briques patinées par le temps pour atteindre les vestiaires.
L’air y était plus dense, plus humide, mais aussi moins frais. Il y était comme plus chargé : mélange de savon, de chlorophylle des terrains et de sueur accumulée. Le sol carrelé vert, les casiers métalliques alignés, les douches collectives sans paravents où les corps étaient exposés sans jamais être commentés, les bancs robustes au milieu des rangées, les néons au plafond… Tout cela évoquait un endroit pratique, pensé pour l’accès rapide des sportifs plus que pour le confort individuel.
Près de l’entrée, sur un tableau en liège usé, était épinglée une petite annonce écrite à la main.
À VENDRE
JOCKSTRAP DE SPORT — NEUF
Supporter athlétique neuf, acheté ce semestre et utilisé une seule fois.
Modèle standard, poche en coton avec ceinture élastique et bandes de maintien.
Taille : M (tour de taille 32–34 pouces)
Convient à une morphologie masculine sportive standard.
Couleur : blanc
Marque : équipement sportif standard (même modèle que celui vendu à la librairie du campus)
Acheté dans le cadre de l’équipement requis, mais finalement non nécessaire.
Toujours propre, encore rigide, lavé et porté une fois.
Convient pour l’entraînement, les cours de sport ou les pratiques d’équipe.
Rien de particulier à signaler.
Prix : 3,99 $
Paiement en espèces uniquement.
Si intéressé, laisser un mot dans le casier 214 (vestiaire homme – Field House).
Merci de ne pas solliciter le personnel.
Une main se leva, hésita une fraction de seconde, puis arracha le papier. Le garçon debout devant le panneau des petites annonces n’avait pas encore vingt ans. C’était sa deuxième année sur le campus et, membre de l’équipe de lutte, il n’avait en réalité aucun besoin d’un jockstrap. Pourtant, un désir brûlant le poussait à vouloir acheter celui-ci. Pourquoi ? Parce qu’il connaissait le propriétaire du casier 214 : Robert Peterson, joueur chez les Iowa Hawkeyes, l’équipe de football américain de l’université.
Ce n’était pas le favori des fans, pas une vedette. Mais c’était ce mec qui embrasait ses rêves nocturnes, ceux qu’il refusait encore de nommer, ceux qui n’étaient pas convenables pour un jeune homme élevé au grand air et dans la foi baptiste.
Deux jours plus tard
La transaction effectuée, Brian se dépêcha de rentrer dans sa chambre, à Stanley Hall. Il la partageait avec un autre étudiant venu du Minnesota voisin. Un rat de bibliothèque, qui avait peu en commun avec lui, mais qui s’était néanmoins révélé fort sympathique. À cette heure-ci, le garçon savait que son colocataire serait en cours. Cette certitude le soulagea, la pulsion en lui grandissant à chaque pas qui le rapprochait de sa destination.
À peine rentré chez lui, il jeta son sac sur le lit et en retira son précieux trophée. D’une main tremblante, comme dans une sorte de fièvre mystique, il se saisit du jockstrap dont il venait de faire l’acquisition. Avec précipitation, il plongea son nez dedans, inspirant à pleins poumons. Derrière les restes de lessive bon marché, il tenta de distinguer l’odeur charnelle de l’athlète, celle musquée d’un entrejambe en sueur. Le tissu semblait retenir l’air, le lui rendre plus dense, presque chargé.
Le jeune homme savait que sa quête était vouée à l’échec. Après tout, Robert n’avait porté ce morceau de tissu qu’une fois. Mais là où la réalité s’avérait forcément décevante, l’imagination offrait des plaisirs sans limites. Il se mit donc à visualiser les couilles pleines de l’homme, celles qu’il avait déjà contemplées dans les vestiaires les rares fois où, problème de calendrier oblige, l’entrainement des footballeurs avait coïncidé avec celui de l’équipe de lutte. Dans sa mémoire, leur volume, la toison de poils noirs, et le sexe épais qui les couvrait à peine, tout cela formait une toile vivante. Plus il s’y attardait, plus ces images semblaient s’imposer à lui avec une précision inhabituelle, comme si elles avaient été conservées ailleurs, puis lentement restituées.
Jetant un coup d’œil sur sa montre, Brian vit qu’il avait encore au moins trente minutes de solitude devant lui. N’y tenant plus, il s’allongea sur son lit, déboutonna son jean, descendit le zip en acier froid et enfonça sa main dans son slip. Il replongea alors son visage dans le jockstrap et se mit à en lécher le tissu. Les yeux fermés, perdu dans ses fantasmes, il s’imaginait pomper avec appétit la bite du sportif. Pour lui, ce n’était pas le coton qu’il imbibait de sa salive, mais le gros gland qui allait bientôt le défoncer. Se branlant avec férocité, il ne se soucia même pas de ses propres gémissements qui restaient en partie étouffés par le vêtement. Le jockstrap, serré contre sa bouche, recevait tout sans opposer la moindre résistance.
Le garçon était ailleurs. Il s’imaginait agenouillé sur le carrelage vert du vestiaire, dans la chaleur moite des vapeurs d’eau des douches, la gueule bloquée sur le sexe d’un Robert encore plus sauvage, plus animal que dans la réalité. Ce dernier le tenait fermement par les cheveux et lui imposait la cadence. Dans ce fantasme, il n’y avait aucune échappatoire. Mais, à dire vrai, Brian n’offrait aucune résistance. Il s’appliquait en esprit sur cette fellation, lui qui était en fait toujours puceau. Plus il se visualisait monter et descendre sur le membre bandé, plus sa propre main s’agitait dans son pantalon, gagnant en rapidité jusqu’à ce qu’il jouisse dans un râle de plaisir.
Le lutteur resta là, haletant, sur le lit. Par-delà la porte de sa chambre, le bruit des étudiants dans le hall le ramenait progressivement à la réalité. Le jockstrap était toujours imbibé de sa salive et, sans réfléchir, malgré la honte qu’il ressentait après chaque jouissance sur l’image de corps virils, il essuya le sperme collé à ses doigts sur le tissu rêche. Le geste lui parut cette fois-ci étrangement naturel, presque nécessaire. Avec une forme de dévotion, il rangea le vêtement au milieu de ses affaires, puis se rhabilla.
Avant de sortir, il jeta un dernier coup d’œil à son tiroir, de manière compulsive, comme pour s’assurer qu’il était toujours bien fermé.
Stanley Hall, campus de l’Université d’Iowa — début du mois de mai 1986
Stanley Hall vibrait de l’effervescence typique de cette période. Des cris de joie éclataient dans les couloirs, mêlés aux pleurs discrets des adieux et aux promesses répétées de rester en contact. Les bachelors avaient tous fini leurs examens. Le campus se vidait. Chacun faisait ses cartons, et, progressivement, tournait la page sur cette vie étudiante, prêt à rentrer chez lui avant de se jeter, à son tour, dans le monde du travail.
Assis sur son lit, Brian contemplait l’espace désormais vide devant lui. Les posters de pièces de théâtre avaient été décrochés, la pile de livres édités par Penguin Classics ou Signet Classics avait disparu, tout comme la rangée de cassettes de Leonard Cohen et de Joni Mitchell. Son colocataire était parti le matin même, emportant son univers littéraire et poétique avec lui. Il ne restait plus aucune trace de celui qui avait partagé son quotidien pendant tant d’années.
Au pied du lit de l’ancien membre de l’équipe de lutte traînaient ses propres cartons, empilés à la hâte, ainsi que deux malles en métal. Il avait fini de ranger ses affaires et attendait son père, qui devait venir le chercher dans une heure. Encore une heure de liberté, une heure avant de rentrer dans sa petite ville natale, où le monde continuait d’être rythmé par les messes dominicales et les croyances d’un autre âge.
Dans l’un des coffres encore ouverts, il contemplait un jockstrap au blanc douteux. Étrangement, de tout ce qui lui appartenait, ce morceau de tissu était peut-être l’objet le plus important à ses yeux. Pour lui, ce n’était pas un simple sous-vêtement. À dire vrai, il ne l’avait jamais été. C’était une preuve de tout ce qu’il avait vécu, ici, sur le campus. La preuve de ses tourments intérieurs qu’il n’avait pas réussi à museler, la preuve de ses pulsions auxquelles il avait fini par céder.
Pourtant, il avait tout fait pour leur résister, ne s’autorisant pendant plusieurs années qu’à vivre ses désirs dans le monde protégé de son imagination. Dans les vestiaires chargés de testostérone, dans les couloirs bondés où chaque corps vous frôlait, il avait tenu bon, s’assurant que son regard ne le trahisse jamais. Mais dans la solitude de sa chambre, quand son colocataire n’était pas là, il avait pu explorer sa vraie nature.
Durant deux années, ce jockstrap avait été son confident. Il avait accueilli ses cris de jouissances, ses paroles crues prononcées lorsque la fièvre de ses fantasmes avait été trop forte, son jus fraîchement craché quand il avait fallu dissimuler les traces de ses péchés. Et puis il y avait eu le verre de trop, à peine six mois plus tôt, lors de la soirée d’Halloween. Une pinte de bière qui avait fini par fendre le masque du bon hétérosexuel. Comme un insecte attiré par la flamme d’une bougie, il s’était senti irrésistiblement attiré par un garçon, un autre étudiant qui logeait à Stanley Hall.
Originaire de La Nouvelle-Orléans, ce dernier portait un pantalon en toile, des souliers, un fedora et un long imperméable sur un torse dénudé. Son visage était grimé de faux sang et il tenait négligemment une hache en plastique, hommage au tueur à la hache, le fameux serial killer de sa ville natale. Peut-être était-ce l’effet de l’alcool, de la chaleur dans la salle principale du Hall ou de son attitude, mais tout chez ce garçon respirait le sexe. Il l’avait presque immédiatement démasqué et était venu lui parler. À peine une demi-heure plus tard, Brian se faisait ravager dans les fourrés à l’extérieur, le pantalon baissé, le cul mis en avant par le précieux jockstrap qu’il portait de manière exceptionnelle ; une baise sauvage, animale, sans aucune forme de romance. Une première sodomie qui l’obligea à se mordre le bras pour ne pas attirer l’attention des passants. Une première enculade qui fit sauter tous les verrous qu’il avait savamment mis en place.
Le lendemain, il avait été écrasé par la honte. Mais une semaine après, il s’était de nouveau offert à l’homme, puis encore la semaine suivante, et ainsi de suite. Mais c’était il y avait six mois de cela. Maintenant, son amant était reparti dans le Sud et lui allait rentrer dans sa petite ville. Son diplôme en Business Administration en poche, ses parents allaient sûrement attendre de lui qu’il trouve un emploi dans la région et qu’il fonde une famille. Cette simple idée lui donna envie de hurler.
Dépité, il ferma violemment la malle en métal après avoir jeté un dernier coup d’œil au jockstrap. Il avait hésité à le laisser ici, comme pour tenter d’exorciser ces pulsions dans lesquelles il s’était vautré. Mais Brian était faible. Il le savait.
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